Cathédrale de Metz, 7 péchés capitaux

Aujourd’hui nous allons poursuivre notre découverte du portail de la Vierge de la cathédrale de Metz en examinant la représentation de 7 péchés capitaux. Ceux-ci se trouvent au trumeau, sous les pieds de la Vierge entre les deux portes. Comme nous l’avons découvert dans ce billet sur les restaurations, il s’agit d’une création de 1885 dont Paul Tornow s’attribue la paternité dans : «Portail de Notre-Dame», Even frères, 1885.

Portail de la Vierge, vices et vertus

Il s’agit dans un premier temps de ne pas confondre péchés capitaux et péchés mortels. Ils sont “capitaux” non pas en raison de leur gravité mais parce que de ces péchés majeurs découleraient tous les autres. Thomas d’Acquin (1224-1274) estime d’ailleurs que le qualificatif de “vice” est plus approprié. J’aurai donc du intituler ce billet «les vices et les vertus» mais les «7 péchés capitaux» est plus racoleur, n’est-il pas ? Une liste de huit péchés capitaux apparaît dès le IVième siècle et sera longuement discutée et adaptée au cours du temps.

D’après Emile Male dans «L’art religieux du XIIIième siècle en France» 1898, la représentation de ce thème s’est sans doute répandu grâce au poème de Prudence (348-405) qui illustre le combat des vertus contre les vices. Les vertus sont généralement représentées par des guerrières et les vices par des situations. Assez classique dans l’art roman, le thème du combat entre vices et vertus se raréfie à partir du XIIIième siècle mais il est encore représenté à Notre Dame de Paris, à la cathédrale d’Amiens où douze vices sont associés à douze vertus. À Chartres, Sens ou Strasbourg (j’en oublie certainement) seuls les vertus sont représentées. Alors que vices et vertus sont généralement opposés, ce n’est pas le cas sur la portail de la Vierge. Nous avons déjà vu lors du second billet sur les représentations symboliques que seules les 4 vertus cardinales étaient représentées sur la frise de chaque côté du portail et qu’il s’agit là encore d’une création du XIXième siècle.

Après ces quelques digressions, retournons à notre trumeau :
 

Pour commencer, le centre est assez facile à interpréter. Il s’agit du péché d’idolâtrie. Une femme se prosterne devant un statue de diable.

orgueil, idolâtrie, avarice

Continuons par le côté gauche du trumeau :

lâcheté, orgueil

Le premier vice majeur représenté est la lâcheté : l’homme lâche son épée et s’enfuit face à un lapin, un animal de nature tremblante. On retrouve cette représentation respectivement à Amiens et à Notre Dame de Paris. Notre Dame de Paris étant antérieur à la cathédrale d’Amiens a sans doute servi de modèle.

Amiens: couardiseNotre-Dame Paris: lâcheté

A ses côtés l’orgueil : un cavalier est désarçonné par sa monture. On retrouve également cette représentation à Amiens et à Notre Dame de Paris.

Amiens : orgueilNotre-Dame Paris: orgueil

Mais également dans le carnet de Villard de Honnecourt. Ce carnet du début du XIIIième siècle contient des dessins d’architecture qui laissent supposer que Villard de Honnecourt était architecte de cathédrale.

Villard de Honnecourt: orgueil

Le texte dit «Orgueil, si cume il trebuche» que l’on peut comprendre comme : voilà comment on représente l’orgueil si on en a besoin.

Ce carnet retrouvé en 1849 à la bibliothèque de Saint Germain des Près a sans doute été utilisé par Viollet-le-Duc qui dirigea les restaurations de Notre dame de Paris dès 1844 et d’Amiens à partir de 1849.

Plus intéressant, les vices et les vertus étaient encore représentés sur la grande rosace de Notre Dame de Paris, Emile Male dans «L’art religieux du XIIIième siècle en France» 1898, en fourni des reproductions avant restauration, tirées de «Hist. de la peinture sur verre» de M. de Lasteyrie, 1838. Je n’ai pas retrouvé d’images récentes suffisamment précises pour identifier l’état actuel.

Émile Mâle: lacheté, Rosace ND-Paris  Émile Mâle: orgueil, Rosace ND-Paris

Les notes de Paul Tornow dans “Portail de Notre-Dame”, Even frères, 1885, nous apprennent que la rosace de Notre Dame de Paris est en fait la principale source d’inspiration.

Curieusement, Paul Tornow présente le vice suivant comme la superbe (la vanité) qui est une sous catégorie de l’orgueil d’après Thomas d’Acquin. Alors que le cavalier désarçonné représente la vaine gloire terrestre.

En réalité, il s’agit de la luxure sous les traits d’une courtisane.

Émile Mâle: luxure, Rosace ND-Paris

Nous allons poursuivre de l’autre côté du trumeau :

avarice, colère, désespoir

Le premier se reconnait sans problème : il s’agit de l’avarice.
À l’autre extrémité : le désespoir, on disait l’acédie (tristesse, paresse). 
Au milieu, la colère. On retrouve encore cette représentation de la colère (ou la dureté) à Amiens et Notre Dame de Paris.

Amiens: colère[Notre-Dame Paris: colère

ou sur la rosace de Notre Dame de Paris, ci dessous associée à la vertu de douceur:

Émile Mâle: douceur dureté Rosace ND-Paris

Curieusement, Paul Tornow dans sa description des restaurations du portail de la Vierge, le décrit comme une représentation de la luxure, alors qu’il avait déjà attribué la luxure à la superbe. Il s’agit peut-être d’une confusion commune au XIXième siècle ou encore une erreur de Paul Tornow. On peut également envisager qu’en réalité le choix de ces représentations aurait été fait par le sculpteur Dujardin dont je parlerai dans un futur billet…

Une autre question intéressante :
Alors que les cathédrales d’Amiens et, longtemps après, Metz se sont clairement inspirées de Notre Dame de Paris, on peut se demander quelle source a inspiré le choix des situations de vices.

Quelques compléments :

Petit rappel sur les licences d’utilisation

Un peu de lecture complémentaire

Une édition en ligne de :
Émile Male - L’art religieux du XIIIe siècle en France : étude sur l’iconographie du moyen age et sur ses sources d’inspiration (1910)

Un manuscrit du XI ième siècle (et donc roman)

Ce livre à l’air très intéressant mais ne semble plus disponible :
Histoire des péchés capitaux au Moyen Age par Carla Casagrande et Silvana Vecchio (compte-rendu d’Hugo Billard)