Bestiaires de la porte rouge de Notre-Dame de Paris et du portail nord de la cathédrale de Metz

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Il y a quelques mois, alors que je vous parlais des bestiaires du portail nord de la cathédrale de Metz, j’avais exclu la porte rouge de Notre-Dame de Paris pourtant citée par de nombreux auteurs. En effet lors de mes dernières visites celle-ci était difficilement visible et lisible. Heureusement la restauration de ce portail est terminée depuis l’année dernière et on peut de nouveau y accéder. Suite à une visite récente, je vous ai ramené une vidéo et quelques photos. Je vous propose alors dans ce billet de découvrir les familiarités frappantes, mais également les divergences, entre le bestiaire de ce portail parisien et les bestiaires du portail messin.

Pour vous aider à situer la porte rouge j’ai intercalé des images 3D provenant du musée de la crypte archéologique, situé sous le parvis de Notre-Dame. Ce musée que je n’avais pas visité depuis très longtemps s’est depuis enrichi de plusieurs écrans tactiles et de vidéos 3D.

La porte rouge est un portail sans trumeau réservé à l’accès au chœur de la cathédrale par les chanoines. Son nom provient sans originalité de la couleur des linteaux. Le tympan représente un couronnement de la vierge avec les commanditaires : Saint Louis et sa femme Marguerite de Provence. La date estimée de création est 1260-12701. La voussure unique représente des scènes de la vie de Saint Marcel patron de Paris. Cette vie de Saint Marcel est connue par Venance Fortunat (530-609) sur une commande de Saint Germain évêque de Paris. Pour l’anecdote c’est ce même Fortunat qui vente la ville de Metz lorsqu’il y séjourne pour le mariage de la princesse wisigoth Brunehilde avec le roi mérovingien Sigebert vers 5662. On peut également s’amuser des similitudes entre la légende de Saint Marcel de Paris qui va noyer un dragon dans la Bièvre3 et la légende de Saint Clément de Metz qui va en noyer un, toujours en le tirant par son licou, dans la Seille. Sept siècles plus tard, les similitudes entre les bestiaires sont cependant plus frappantes. Voici pour commencer les panneaux à droite de la porte rouge :

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L’effet général est sans doute inspiré d’une tapisserie byzantine ou orientale comme le remarque déjà Émile Mâle au XIXème siècle4. L’usage décoratif d’animaux fantastiques comme par exemple les dragons doit correspondre au sens général du portail. Il s’agit ici de renforcer la véracité de la légende de Saint Marcel. On se rappelle que ces animaux, décrits dans toutes les encyclopédies depuis l’antiquité et même la bible, ne sont pas ésotériques mais sont considérés comme réels. Si l’aspect décoratif est sans doute essentiel, la rareté des illustrations et l’importance du lieu impose un soin particulier dans les choix des représentations. Leur sélection et leur disposition ne peut pas être aléatoire pour des auteurs baignés dans la structuration scolastique5. Ces images restent alors un témoignage de la vision du monde des créateurs et des commanditaires de ces images.

On observe très vite que la taille des losanges, les bandes perlées, les fleurs à chaque intersection mais également le mélange de monstres et d’animaux réels sont similaires aux panneaux de la cathédrale de Metz.

L’interprétation de ce panneau de la porte rouge est relativement simple. On trouve sur la ligne la plus basse des monstres rampants suivi par des monstres à quatre pattes, puis des dragons ailés, ensuite des hybrides d’animaux et d’humains : les centaures, pour finir par des cerfs. Le symbolisme du cerf et du centaure est étudié dans un article de Jean Bayet de 19746. Si le centaure peut avoir un sens zodiacal qui coïncide avec la période des grandes chasses, il peut également représenter la sagesse sous la forme de Chiron précepteur d’Achille mais son hybridité en fait surtout un être trompeur. Alors que le cerf est une image du chrétien qui lutte contre le venin des serpents que le cerf est censé manger depuis Pline l’ancien. Nous avons déjà vu dans un autre billet qui parle de l’aigle que le symbolisme médiéval n’est pas univoque. Sur ce panneau, cerfs et centaures n’ont pas de sens astrologique, sinon que viendrait y faire les dragons? L’interprétation la plus simple et la plus générale est alors sans doute la meilleure. Nous avons alors une hiérarchie dont le sens est similaire au premier panneau du portail nord de la cathédrale de Metz. Il s’agit très certainement d’une élévation de la bestialité vers la chrétienté.

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Observons maintenant les panneaux de gauche :

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L’extrait du premier panneau est clairement une restauration moderne mais on peut voir sur la vidéo que celle-ci est assez fidèle. On y distingue une bataille de dragons. Dans l’iconographie des bestiaires du XIIIème siècle, il s’agit certainement de vipères ou vouivres. Depuis Pline, on pense que la femelle dévore le mâle lors de l’accouplement7. Voici ci-dessous deux exemples d’illustration de bestiaire et de l’Ethymologiae d’Isidore de Séville :

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   Bestiaire de Anne Walsh vers 1400                                 
Valenciennes BM ms 0101 vers 1260

Vous pouvez trouver de nombreuses autres représentations dans la base Enluminures8 en cherchant “vipère”. En général, ces représentations proviennent de bestiaires ou d’illustrations du livre XII de l’Ethymologiae d’Isidore de Séville. Cela nous donne un indice de la source d’inspiration.

Cependant, l’interprétation en est plus délicate. Nous retrouvons sur la ligne la plus basse des monstres rampants, crocodiles ou dragons. On s’élève ensuite avec des aigles. L’avant dernière ligne est difficilement lisible, on distingue uniquement un coq. La dernière ligne me pose encore plus de problème d’interprétation. Si on peut admettre que les ibis ou cigognes de chaque coin sont décoratifs, le pélican accolé à une sirène est vraiment troublant. En effet comme j’en parlai dans deux anciens billets le pélican est un symbole christique alors que la sirène est un symbole maléfique par son hybridité ou sa capacité à tromper le marin.

Pour terminer, on doit s’interroger sur la qualité des restaurations de ce portail. Alors que les représentations de bestiaires sont courantes pour l’art roman, elles semblent s’arrêter au XIIIème siècle pour les sculptures de l’art gothique. Le gothique flamboyant préfèrera la représentation des sentiments humains. Pourtant ces bestiaires seront encore courants dans les enluminures et tableaux jusqu’au concile de Trente (1545). Leur sens se perd sans doute au XVIIème et XVIIIème siècle. Mais l’aspect décoratif et la sacralité des lieux à sens doute préservé une bonne partie de ces représentations. Ce n’est qu’avec la Restauration que démarre une volonté de préservation et de restauration du patrimoine médiéval. On sait que Notre-Dame fait partie des premiers chantiers de Viollet-le-Duc en 1843. Ces premières restaurations n’hésitent pas à modifier l’état initial des monuments pour mieux les préserver. On le voit également à Metz lors de le restauration du portail de la vierge en 1885 par Tornow, l’architecte allemand adepte des théories de Viollet-le-Duc. Nous pouvons alors nous demander si ces panneaux ne sont pas une réinterprétation des restaurateurs comme la plupart des médaillons des portails de la façade de Notre-Dame.
Heureusement le site Gallica nous permet de consulter en ligne ces reproductions de la porte rouge :

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Le premier est un daguerréotype de 1841. Il est inversé9 et il s’agit en réalité du panneau de droite. On y devine les cerfs.
Le second date de 1852 et on voit apparaître la sirène. Si la résolution graphique n’est pas suffisante pour identifier tous les détails des panneaux, leur état général n’apparaît pas très dégradé. La restauration de ces panneaux semble s’être essentiellement limité au retrait des rampes.

Pour conclure, on ne peut que confirmer les parentés stylistiques entre les bestiaires de la porte rouge et ceux du portail nord de la cathédrale de Metz. On y retrouve également pour certains panneaux un sens commun d’élévation de la bestialité vers la sainteté. Pourtant peut d’animaux sont communs, la porte rouge, au contraire du portail nord ou du portail des libraires de Rouen n’utilise pas d’invention d’humanisation comme l’ajout de coiffes à certains animaux. Il nous manque toujours des textes de référence pour essayer d’interpréter certaines scènes qui restent pour nous, pour l’instant, des représentations encyclopédiques du monde. Nous avons pourtant maintenant une information supplémentaire : la porte rouge est un portail destiné aux clercs. L’usage de bestiaires, même décoratif, est alors un discours savant qui leur était accessible. La célèbre diatribe de Bernard de Clairevaux (1090-1153) contre l’usage de telles représentations fantastiques qui détourne l’attention de la prière n’a eu alors que peu d’effet sur les concepteurs des ces panneaux, à moins que leur localisation dans un lieu de passage n’ai été une innovation.

NB : comme d’habitude j’ai mis les meilleurs définitions possibles des photos, vous pouvez cliquer dessus pour visualiser les détails.

1 Site Cathédrale Notre-Dame de Paris, « La porte rouge », URL : http://www.notredamedeparis.fr/spip.php?article1413
2 Dans les notes de cette traduction d’Ausone. L. F. Panckoucke, « Œuvres complètes d’Ausone », Tomes I et II / trad. nouvelle par E.-F. Corpet C.

, 1843, URL : http://remacle.org/bloodwolf/historiens/ausone/idylles.htm#_edn88

3 quelques URLs sur Saint Marcel :

- http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jds_0021-8103_1968_num_1_1_1170
- http://nominis.cef.fr/contenus/saint/8928/Saint-Marcel-de-Paris.html

4 Émile Mâle, « L’art Religieux Du XIIIème Siècle En France », Paris, 1898, pp. 572
5 Erwin Panofsky, « Architecture gothique et pensée scolastique », éditions de Minuit, 1967, traduit et postfacé par P. Bourdieu.
6 Jean Bayet, « Le symbolisme du cerf et du centaure à la Porte Rouge de Notre-Dame de Paris », Publications de l’École française de Rome, Idéologie et plastique, Année 1974, pp. 451-498, URL : http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/efr_0000-0000_1974_ant_21_1_1651?_Prescripts_Search_tabs1=standard&
7 Pline, « Histoire naturelle », livre X, URL : http://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre10.htm
8 Base « Enluminures », URL : http://www.enluminures.culture.fr/
9 vous pouvez le vérifier sur Gallica en zoomant sur la voussure, URL : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b69034539/f1.zoom.r=