Chronologie de la Cathédrale de Metz


À première vue la cathédrale Saint-Étienne de Metz ressemble à un grand monument gothique au style très homogène. Cependant un esprit curieux est très vite interpellé par plusieurs éléments inhabituels : pourquoi les tours se trouvent au milieu de la nef au lieu d’encadrer le grand portail ? Pourquoi l’entrée principale se situe par un portail en biais de la nef ? Pourquoi certaines «fenêtres» sont très ouvragées alors que d’autres ont conservé une structure très simple ? Dès les premiers pas dans la nef les quatre premières colonnes lisses et surélevées tranchent avec les autres colonnes cannelées de la nef.
L’objectif de cet article est d’aborder la chronologie de la construction. Ceci nous permettra d’apporter des éléments de réponses à ces questions.

La première référence textuelle à la future cathédrale Saint-Étienne de Metz provient, au VIème siècle, de Grégoire de Tour qui cite un oratoire Saint-Étienne miraculeusement épargné après l’incendie de la ville par Attila en 451. On estime qu’il s’agit du cœur de la crypte. La première cathédrale intramuros sera bâtie au dessus de cette crypte.
Paul Diacre nous rapporte dans sa courte histoire des évêques de Metz (vers 784) que Pépin le Bref - père de Charlemagne, apporte une aide financière à l’évêque Chrodegang pour des travaux à Saint-Étienne. La règle de Chrodegang qui organisera la vie des chanoines nous indique déjà l’existence d’un quartier cathédrale avec un cloître et d’autres églises à proximité de la cathédrale. Il s’agit sans doute de Saint-Pierre-aux-Images, Saint-Paul et Saint-Pierre-le-Vieux.

D’après Sigebert de Gembloux dans son hagiographie de l’évêque Thierry Ier, cousin de l’empereur Otton Ier, des travaux de reconstruction ont lieu vers 980. La nouvelle cathédrale ne sera pourtant consacrée que en 1040 par l’évêque Thierry II. Cette seconde cathédrale nous a laissé les premières traces archéologiques exploitables.
Au cours des travaux d’installation du chauffage central en 1914-1915,, les fouilles réalisées lors de la dépose du pavement font apparaître les fondations d’un bâtiment à l’intérieur des murs actuels. Ces fondations s’arrêtent à la quatrième travée de la nef actuelle. La poursuite des travaux en 1916, puis des fouilles en 1970 mettent à jour des éléments qui permettent de compléter la position du transept et d’une tour, dite de Charlemagne, accolée au chevet. La hauteur des tours est connue grâce à l’anecdote rapportée par un témoin contemporain, Philippe de Vigneulles : le 5 août 1495, un cerf s’est introduit sur le chantier du nouveau cœur et a escaladé la tour qui «était aussi haute que les voutes de la nouvelle nef». On pourrait ajouter comme information une gravure qu’Émile Auguste Bégin déclare en 1840 avoir découvert fortuitement et qui représente l’intérieur d’une église de type ottonien. Cependant, les envolées lyriques et romantiques d’Émile Auguste Bégin, caractéristiques de ce début de XIXème siècle qui se passionne de nouveau et sans mesure pour le moyen-âge, font douter de la sincérité de cette gravure. Néanmoins le style ottonien est tout à fait crédible pour la période carolingienne et en s’inspirant d’édifices contemporains dans le monde germanique on peut proposer une première reconstitution 3D ci-dessous:

Cathédrale de Metz en 1040

Cette image représente l’état hypothétique à la fin des travaux de Thierry II pour sa consécration en 1040.

Les traces archéologiques ne permettent pas de déterminer précisément la forme de la tour au dessus d’un grand portail théorique mais deux portes latérales sont attestées par un Cérémonial dont l’original date du XIIème siècle.

Si une église Sainte Marie est citée à proximité de la cathédrale dans la règle de Chrodegang, le nom de Notre-Dame-la-Ronde n’apparait qu’en 1207. L’évêque Étienne de Bar y ayant installé une collégiale de cinq ou six chanoines en 1130, il est probable qu’il s’agisse d’une reconstruction dans un style moderne de Sainte Marie à partir de 1180. La position initiale de Notre-Dame-la-Ronde a longtemps posé problème. Un modèle 3D permet pourtant de proposer l’hypothèse suivante:

Cathédrale de Metz en 1207

Un bâtiment dodécagonal permet de conserver la position du cœur, des portails, de la tourelle de l’horloge, des fondations découvertes lors des sondages de 1881 et surtout des quatre colonnes rondes qui deviendront les trois premières travées de la cathédrale actuelle. De plus, les portails de la cathédrale ottonienne restent accessibles et utilisables en conservant les pratiques du Cérémonial. On peut noter qu’il existe toujours à Trèves une église sensiblement identique à proximité de la cathédrale ottonienne.
Seul l’alignement des colonnes avec la nef de la cathédrale reste énigmatique. Il existait peut-être, dès l’origine de cette reconstruction, un projet de fusion des deux églises. On peut également noter que le sol de Notre-Dame-la-Ronde est surélevé d’au moins un mètre par rapport au sol de la cathédrale.

La décision de reconstruire la cathédrale est prise seulement deux siècles après sa consécration pour une raison qui reste inconnue. De la même façon l’absence de document ne permet pas de connaître la date précise de cette décision. Une bulle du pape Honorius III du 2 décembre 1220 autorise l’évêque de Metz, Conrad de Scharfeneck, et le chapitre de la cathédrale à assigner pendant dix ans les revenus de prébendes à la «fabrique de l’église qui a de lourdes dépenses à faire». Ces dépenses étaient peut-être destinées à réparer des malfaçons de la cathédrale ottonienne. Le 3 janvier 1257 le pape Alexandre IV approuve que les revenus des prébendes devenues vacantes soient affectés jusqu’à «l’achèvement de l’œuvre commencée depuis longtemps sur des bases extrêmement couteuses». Trois ans plus tard les mêmes privilèges sont accordés aux chanoines de Notre-Dame-la-Ronde. On estime alors à 1240, peu de temps après le début de la république messine, le début des travaux de reconstruction.

Les fenêtres à quatre lancettes du premier niveau de la nef sont d’inspiration rémoise et indiquent clairement la première étape des travaux. Sur la façade nord, côté place de Chambre, on aperçoit encore les traces d’un projet abandonné de grand portail sous la tour du Chapitre. Entre cette tour et le transept il faut noter des meneaux de fenêtres inachevées.

Cathédrale de Metz en 1260

De l’intérieur de la nef, on observe également une épaisse corniche trilobée qui sépare le premier et le second niveau des fenêtres. Cette corniche dissimule élégamment la diminution de distance entre la face nord et la face sud à partir du second niveau. Ceci permet d’augmenter la hauteur prévue des voutes. Il s’agit certainement du changement du plan initial d’élévation.

Pour Alain Villes le style de la grande rosace est antérieur à 1300. Les travaux d’élévation de Notre-Dame-la-Ronde sont alors, sans doute, légèrement postérieurs aux travaux bien avancés de la nef. La gestion des travaux est cependant toujours indépendante comme l’indique le mur, régulièrement cité, qui sépare les deux églises. La position actuelle des tours est donc dépendante du cœur de Notre-Dame-la-Ronde qu’il n’était pas envisageable de déplacer. La voute ne sera achevée que vers 1380 par l’architecte Pierre Perrat. Alain Villes propose alors l’état suivant pour 1300 :

Cathédrale de Metz en 1300

La lenteur des travaux et le nombre de quêtes, indulgences, locations de boutiques, inventions de miracles apparues dans la première moitié du XIVème siècle font apparaître les difficultés financières d’un tel chantier. D’autant plus que l’autonomie de la ville est régulièrement contestée par les seigneurs du Saint-Empire romain germanique en particulier pendant la guerre de 1324-1327, puis entre 1351 et 1360. La grande peste touche durement la ville en 1349 puis de nouveau en 1364. Les travaux ne semblent reprendre qu’à partir de 1380 où la cloche de la Mutte est installée dans une construction en bois au sommet de la tour sud aux frais de la ville. La tour de la Mutte devient alors le beffroi de la ville alors que la tour du Chapitre, au nord, abrite les cloches de la cathédrale.
En 1381 le mur de séparation entre Notre-Dame-la-Ronde et la cathédrale est abattu.
Notre-Dame-la-Ronde est définitivement intégrée à la cathédrale. Auguste Prost propose également cette date pour la mise à niveau du sol de Notre-Dame-la-Ronde.
La voute est sans doute achevée par Pierre Perrat. Hermann de Munster réalise la verrière de la grande rosace.
En 1425 de grands travaux sont effectués sur le portail de la Vierge. Celui-ci est sans doute augmenté d’une seconde arche, d’une voute et d’un nombre conséquent de statues et sculptures.
Suite à l’incendie de la toiture de 1468, le clocher de la tour de la Mutte est reconstruit en pierre entre 1478 et 1481. À partir de cette époque la documentation devient abondante et la chronologie des travaux plus facile à suivre, en particulier grâce aux chroniques de Philippe de Vigneulles et de Jehan Aubrion ou des archives compilées par l’évêque Jean Baptiste Pelt à partir de 1920.
La cathédrale de Metz est, à cette époque, proche de la cathédrale actuelle de Strasbourg avec un cœur roman et une nef gothique.

En 1486 la décision est prise de reconstruire le transept et le cœur ottonien. Le gros des travaux est terminé en 1520. On reconnait aisément le style gothique flamboyant des fenêtres. Les stalles et le jubé sont terminés en 1525 et en 1527 le sol est pavé.
La cathédrale sera consacrée le 11 avril 1552. Quelques mois plus tard Metz se rallie à la France et se retrouve assiégée par Charles Quint.

Cathédrale de Metz en 1552

Dès 1712, la vétusté de Saint-Pierre-aux-Images impose la destruction de sa nef.
À partir de 1752, pour moderniser la ville, le maréchal de Belle-Isle, gouverneur des Trois-Évêchés, envisage la destruction du cloître et des églises attenantes. Ce projet ne sera accepté que dix ans plus tard. Un nouveau portail néo-classique est réalisé en 1764 par l’architecte Jacques-François Blondel. Le portail de la Vierge sera partiellement détruit et muré en 1766 lors de la création de maisons d’habitations et de boutiques accolées à la cathédrale, en regard de la nouvelle mairie et du corps de garde. Les travaux d’aménagement de la nouvelle place Royale seront terminés en 1788.

Cathédrale de Metz en 1788

Après la période révolutionnaire, qui verra la destruction du grand Christ de la tour du chapitre, le clocher en bois de cette tour sera remplacé en 1835 par en clocher en pierre imitant le niveau équivalent de la tour de la Mutte.
Les dégradations provoquées par les maisons adossées au bâtiment provoquent des protestations des différents évêques dès 1834. La destruction de ces maisons ne débutera pourtant qu’en 1858. Le portail de la Vierge sera redécouvert en 1867. Le chapitre envisageait de demander l’assistance du célèbre architecte français Viollet-Le-Duc pour gérer les restaurations. La défaite de 1870 imposera l’architecte allemand Paul Tornow. Après l’incendie accidentel de 1877, lors de la visite du futur empereur Guillaume II, la toiture d’ardoise est remplacée par une toiture de cuivre sur charpente de fer qui surélève la toiture de plusieurs mètres. Dans le même esprit que Viollet-le-Duc, Paul Tornow, assisté par le sculpteur français Auguste Dujardin, restaurera en n’hésitant pas à démonter puis récréer totalement le portail de la Vierge. Conformément aux théories contemporaines de restauration, il ira jusqu’à en corriger «les erreurs des maçons médiévaux». Le nouveau portail est inauguré en 1885.

Cathédrale de Metz en 1885

Les derniers grands travaux se terminent entre 1898 et 1903 lorsque Paul Tornow remplace le portail néo-classique de Blondel par le grand portail néo-gothique de son invention.

Au final, l’état actuel est le résultat d’environ neuf cents ans d’évolutions. Les principales périodes sont le XIIIème siècle avec la création de la nef gothique puis une quarantaine d’années au cours du XVème siècle pour la réalisation du transept et du cœur gothique flamboyant. Le XVIIIème siècle verra apparaître les tentatives de modernisation néo-classiques qui seront remplacées au XIXème siècle par les modifications néo-gothiques. Nous sommes alors loin du monument homogène que l’on imaginait lors de la première découverte de cette cathédrale.

Bibliographie :

Jean François Huguenin, «Les chroniques de la ville de Metz», Metz, 1838 (pour une lecture plus facile que les chroniques originales de Philippe de Vigneulles ou de Jehan Aubrion).
Auguste Prost, «La Cathédrale de Metz», Mémoires de la société d’archéologie et d’histoire de la Moselle, 1885, Vol 16 p.216-716.]
Jean-Baptiste Pelt, «Registres capitulaires (1210 - 1790)», Metz, 1930.
Jean-Baptiste Pelt, «La cathédrale de Metz», Metz, Imprimerie le Lorrain, 1937.
Alain Villes, «Remarques sur les campagnes de construction de la Cathédrale de Metz au XIIIe siècle», Bulletin Monumental, Tome 162-4, 2004.

Notes :

Ce billet est une synthèse des vidéos présentes sur ma chaîne YouTube consacrée à la construction de la cathédrale de Metz.

Ce billet a été publié comme article dans la revue «L’Austrasie n°8». Vu les contraintes de taille, je me suis limité en nombre de notes et j’ai limité la taille de la bibliographie, tout en essayant de conserver des références aisément accessibles et vérifiables.