Jan Van Eyck : une peinture témoin du XVème siècle en Europe du nord

Les vacances sont déjà loin et ce billet va être l’occasion de vous faire partager un moment de mes visites de musées.

Après Venise, j’ai eu l’occasion de passer un peu de temps dans la “Venise du Nord” - ou plutôt une des multiples autres Venises ;-). Cela ma permis de visiter le très intéressant musée Groeningen de Bruges qui possède une jolie collection de primitifs flamands. La perle de cette collection est très certainement la « Vierge au Chanoine Van der Paele » de Jan Van Eyck.

Vous pouvez découvrir par vous même quelques caractéristiques de ce tableau ci-dessous:

Après une présentation rapide, nous aborderons les détails les plus significatifs, la peinture à l’huile, la représentation de l’espace en perspective pour finir par aborder la question de l’apport de la peinture de Jan Van Eyck dans la connaissance que nous avons de l’esprit du XVème siècle.

La vie de Jan Van Eyck est en réalité assez peu connue. Né vers 1390, il est employé à la Haye, vers 1422, comme peintre et valet de chambre au service du Comte de Hollande. Il est sans doute chargé de la décorations de demeures et d’évènements. À la mort du comte en 1425, il entre au service du Duc de Bourgogne, Philippe le Bon en qualité de peintre de cour. En plus de ses tâches de peintre, il effectuera régulièrement des missions lointaines et secrètes pour le compte du Duc. S’il ne semble pas avoir voyagé en Italie, certains détails dans des paysages confirment que ses missions lui ont permis de se rendre dans le sud de l’Europe, l’Espagne et le Portugal.

On connait surtout le contexte iconographique de cette époque par les livres d’heures. La miniature s’est agrandie jusqu’à la pleine page pour illustrer les livres religieux à destination des nobles et des grands bourgeois. Alors que le Moyen Age classique avait produit jusque là une peinture symbolique avec des thèmes presque exclusivement religieux où, par exemple, le fond doré représente la lumière divine et la taille des personnages varie avec leur importance théologique. Le XIVème siècle voit apparaître une recherche de représentation d’un espace unifié1 et également de la Nature2. Cette tendance apparaît dès le début du XIVème siècle en Italie avec Giotto ou Simone Martini puis dans le reste de l’Europe après la grande peste de 1348. La demande d’objets de luxe, les réseaux internationaux de commanditaires, la mobilité des artistes va créer le “gothique international“.

Je vous ai mis à disposition deux illustrations significatives tirées des « Heures du maréchal de Boucicaut » composées entre 1405 et 1408 à Paris par l’atelier d’un maître dont le nom n’est pas connu et qui est désigné par commodité Maître de Boucicaut.

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On voit sur la première illustration qui représente la visitation, la naissance de la perspective atmosphérique avec le dégradé du ciel au niveau de l’horizon. Les arbres du premier plan restent cependant archaïques, ridiculement petits. Vous pouvez notez sur la seconde enluminure, en plus de la perspective architecturale, les influences italiennes du contrapposto de la Vierge et l’ange Gabriel agenouillé. Ces éléments sont fortement inspirés de l’annonciation de Simone Martini de 1333 ci-dessous:

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Si le Maître de Boucicaut a eu une influence certaine sur Jan Van Eyck, ce dernier a eu également accès aux travaux des frères Limbourg qui ont réalisé jusqu’en 1416 le très célèbre « Les Très Riches Heures du Duc de Berry ». Les tableaux et retables de l’ainé et voisin Maître de Flémalle (Robert Campin) actif entre 1418 et 1444 sont également des sources d’inspiration. Je vous laisse vous faire votre propre avis en cherchant ces images sur Internet avec votre moteur de recherche favori.

À partir de 1430, toujours au service du Duc de Bourgogne, Philippe le Bon, Van Eyck s’installe à Bruges où il réalise ses plus célèbres commandes privées comme « L’Homme au turban rouge » en 1433 ou « Les Époux Arnolfini » en 1434. La « Vierge au Chanoine Van der Paele » est une commande de 1434 du chanoine Van der Paele destinée à décorer l’autel de la chapelle qui abritera son tombeau dans l’église et future cathédrale Saint-Donatien de Bruges.

Le tableau est terminé en 1436 comme l’indique l’inscription du cadre d’origine3 :

HOC OP[US] FECIT FIERI MAG[ISTE]R GEORGI[US] DE PALA HUI[US] ECCLESIAE CANONI[CUS] P[ER] JOHANNE[M] DE EYCK PICTORE[M] - ET FUNDAVIT HIC DUAS CAPELL[AN]IAS DE GR[EM]IO CHORI DOMINI - M°CCCC°XXXIIIJ° C[OM]P[LE]T[UM] AU[TEM] 1436

Joris Van der Paele, chanoine de cette église, a chargé de ce travail le peintre Johannes Van Eyck et a fondé deux chapelles sur le côté du chœur en 1434. Terminé en 1436

Il s’agit d’un des premiers tableaux de sacra conversazione : une “conversation sacrée” où la Vierge trône en majesté avec l’enfant Jésus entourée de personnages saints qui partagent un espace commun et pourraient bavarder entre eux. On y trouve souvent en plus une représentation des donateurs. Ce thème deviendra un classique de la peinture religieuse en particulier pour des retables d’autels.

On reconnait tout de suite le commanditaire et donateur : Joris Van der Peale, agenouillé à la gauche de la Vierge. À ses côtés on trouve Saint Georges en tenu de guerrier reconnaissable à son étendard blanc marqué de la croix rouge. En face, Saint Donatien ou Saint Donat évêque de Reims au IVème siècle dont les reliques ont été transférées dans l’église Saint-Donatien de Bruges au IXème siècle.

La finesse des détails est frappante et on pourrait imaginer une représentation hyper-réaliste d’une église éventuellement identifiable, cependant Erwin Panofsky fait remarquer que s’il s’agit du chœur d’une église orientée vers l’Est la lumière qui illumine la scène proviendrait du Nord: la plus faible intensité, en particulier dans le nord de L’Europe. Il s’agit en réalité d’une lumière symbolique qui illumine le côté droit (le meilleur) de la Vierge. En examinant d’autres détails du tableau nous allons voir qu’il recèle un grand nombre d’éléments symboliques.

Pour commencer nous allons nous intéresser au perroquet central sur les genoux de la Vierge. Une première interprétation serait une représentation du Paradis perdu. Il pourrait également illustrer les ailes de l’ange Gabriel comme les reliques du Décameron de Boccace. De façon encore plus probable la source d’inspiration serait le «Defensorium inviolatae virginitatis Mariae» de Franciscus de Retza, où à partir de Pline, Martial et Isidore de Séville, le perroquet est présenté comme sachant naturellement dire “Ave Cesar“ et donc ici il exprimerait un “Ave Maria”4. Le perroquet comme les fleurs (des cruciferae) seraient alors totalement symboliques.

Le détail suivant sur lequel nous allons nous arrêter est les bésicles du chanoine5. Les lunettes apparaissent en 1280 et le haut Moyen Age n’hésitera pas à en affubler anachroniquement évangélistes et pères de l’Église. Ici, le chanoine les tient en mains ce qui permet à Van Eyck de démontrer sa maîtrise des reflets lumineux. Cependant on peut également y voir un symbole mariale, Van Eyck a fait graver sur le cadre d’origine de la « Vierge dans une église » (1427) une partie de l’hymne médiéval qui contient: « Comme à travers le verre, le rayon passe sans le briser, ainsi que la Vierge Mère, vierge elle était et vierge est demeurée ». On retrouve communément une cruche translucide dans d’autres tableaux consacrés à la Vierge.

Un autre détail significatif est la décoration du trône de la Vierge, au lieu de lions qui représenterai le trône de Salomon nous avons Samson tuant le lion (Samson préfigure le Christ), Adam et Eve, Abel et Caïn. On trouve d’autres scènes de l’ancien testament sur les chapiteaux en arrière plan. Ces scènes sous forme de statues figées reprennent le thème classique de l’ancien testament comme annonce du nouveau testament.

Pour Erwin Panofsky, c’est la naissance d’une symbolique voilée qui se différencie de la symbolique académique du haut Moyen Age ou de la symbolique de la Renaissance basée sur les livres d’emblèmes tirés des Hieroglyphica imprimés en 15056.

Si l’interprétation des symboles reste discutable7, il est par contre évident qu’ils servent de support à la méditation lors de la contemplation de l’œuvre.

La qualité de ces détails est obtenue par l’usage de la peinture à l’huile. Pour Vasari, Jan Van Eyck en était l’inventeur. En réalité l’huile comme liant était déjà utilisée par d’autres peintres flamands (comme le Maître de Flémalle), et même italiens en complément des autres liants de la peinture à tempera8 9. Les innovations de Van Eyck sont dans l’usage des couches plus ou moins transparentes en démarrant systématiquement par les couches les plus claires. Je vous laisse apprécier en haute définition les détails du tapis, dorures et joyaux :



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Sur l’animation en tête de ce billet j’ai fait apparaître les traits de construction de l’espace intérieur du sol, du baldaquin et des marches du trône. On voit que la perspective est construite de façon empirique avec plusieurs points de fuite. Elle n’est pas mathématiquement juste et Van Eyck n’a pas cherché à utiliser un subterfuge comme une chambre noir ou une grille pour représenter une scène réelle. Nous sommes encore dans la représentation d’un espace intérieur où l’on cherche à inclure l’observateur.

En Italie, vers 1417 Brunelleschi va poser les bases de la perspective linéaire à point de fuite unique qui sera utilisée dès 1420 par Masaccio puis théorisé par Alberti en 1435 et Piero della Francesca en 1470. La théorie de la perspective linéaire ne sera connue en Europe du nord que par l’intermédiaire de Dürer après son premier voyage en Italie de 14941.

Nous voyons maintenant que la peinture de Van Eyck qui pour notre vision contemporaine semble réaliste cherche surtout une représentation la plus naturelle possible. L’objectif est symbolique ou a minima un support à la méditation. Il s’agit de naturalisme plutôt que de réalisme. Ces points sont significatifs de la représentation du monde au XVème siècle. Il ne s’agit pas d’un rejet des périodes passées mais d’une continuité tout en recherchant de nouvelles solutions de représentation de symboles, d’espace. Ces solutions seront reprises, évolueront et seront complétées par la Renaissance.

Bibliographie

1 Erwin Panofsky - «La perspective comme forme symbolique», Ed : Minuit, 1975, p115
2 Pierre Hadot - «Le voile d’Isis. Essai sur l’histoire de l’idée de nature», Folio Essais, Ed : Gallimard, 2004, p515
3 Anne van Oosterwijk - «Madonna with Canon Joris Van der Paele», Flemish Art Collection Website, URL: http://vlaamseprimitieven.vlaamsekunstcollectie.be/en/research/webpublications/madonna-with-canon-joris-van-der-paele consulté le 29 sept. 2013
4 Albert Foulon - «Variations sur le perroquet dans la littérature latine», Schedae, 2009, prépublication n° 4, (fascicule n° 1, p. 47-54). URL: http://www.unicaen.fr/services/puc/ecrire/preprints/preprint0042009.pdf consulté le 29 sept. 2013
5 Stephen Hanley - «Optical Symbolism as Optical Description: A Case Study of Canon Van der Paele’s Spectacles», JHNA, Journal of Historians of Netherlandish Art, Volume 1: Issue 1 (2009), URL: http://www.jhna.org/index.php/optical-symbolism-as-optical-description-a-case-study-of-canon-van-der-paeles-spectacles consulté le 29 sept. 2013
6 Erwin Panofsky - «Les primitifs flamands», Ed : Hazan, 1992, p807
7 John L. Ward - “Disguised Symbolism as Enactive Symbolism in Van Eyck’s Paintings», Artibus et Historiae, Vol. 15, No. 29 (1994), pp. 9-53, URL : http://fr.scribd.com/doc/96062257/J-L-Ward-Disguised-Symbolism-as-Enactive-Symbolism-in-Van-Eyck-s-Paintings consulté le 29 sept. 2013
8 La peinture a l’huile de Jan Van Eyck, «Jan van Eyck, la grandeur au miroir de l’intime», Apprendre à voir, 2012, URL : http://apprendreavoir.blogspot.fr/2012/10/jan-van-eyck-la-grandeur-au-miroir-de.html consulté le 29 sept. 2013
9 Intervention de Claire Challéat : Influence flamande et technique « méditerranéenne » dans l’Italie du XVe siècle ; répondant : Dominique Allart - Journée d’étude “Transferts techniques et technologiques dans l’Europe gothique” - 13 décembre 2010, URL : http://www.dailymotion.com/video/xio5ud_intervention-de-claire-challeat-influence-flamande-et-technique-mediterraneenne-dans-l-italie-du-xve_creation consulté le 1 nov. 2013

Notes

La plupart des images proviennent de wikipedia à part le détail du sol dont je suis l’auteur.

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